Philippe Lefebvre & Lionel Elkaïm: éloges de la loi

Parfois compris comme une restriction de la liberté du croyant, les commandements et leur pratique étaient au cœur de la rencontre «Foi en dialogue». Vendredi dernier, la petite synagogue de la rue Joseph-Piller, à Fribourg, a accueilli le dominicain Philippe Lefebvre et l’ancien rabbin de la synagogue de Lausanne, Lionel Elkaïm.

«On entend souvent que le judaïsme est une religion légaliste, fixée sur l'application stricte et rigide de multiples lois», lance le rabbin Lionel Elkaïm. Le croyant juif se voit imposer de nombreux commandements, lesmitzvot (mitzvah, au singulier). Mais l’ancien rabbin de la synagogue de Lausanne les comprend plutôt comme une manière d’entraîner l’homme à faire le bien. «En donnant souvent, tu vas habituer ta main et ton cœur à donner. Tu vas exercer ton esprit à avoir le regard posé sur l’autre», explique-t-il.

«Obéir n’est pas suffisant»

«On a l’impression que les lois limitent l’homme, qu’elles restreignent son champ d’action. C’est en fait tout l’inverse», ajoute encore le rabbin. Ces nombreux commandements permettent à l’être humain d’entrer en connexion avec Dieu dans tous les aspects de sa vie quotidienne. Il ajoute que «les cœurs suivent les actions. En d’autres termes, en pratiquant les commandements, les valeurs spirituelles finissent par nous imprégner».

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Photo: Claudien Chevrolet 

L’esprit et la lettre

«Qu’est-ce que les chrétiens ont encore à faire de la loi?» demande Philippe Lefebvre à l’assemblée. Il enchaîne, «on entend parfois que les chrétiens sont affranchis de la loi de Moïse. Pourtant, ce que Jésus répète le plus souvent à ses disciples est d’aller étudier la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes». Jésus demande instamment de se replonger dans cette Parole afin d’entendre Dieu parler. «Lorsqu’on entend le mot loi, cela donne l’impression d’un texte figé, alors qu’en hébreu on privilégie surtout le terme de parole», expose le professeur d’Ancien Testament. La mitzvah se trouve sous le régime de la parole en train de se dire, dans un mouvement de conversation avec Dieu. Ces lois font donc l’objet d’un déploiement, bien loin d’une simple application aveugle.
Et la foi, emounah en hébreu, n’est pas étrangère à cette démarche. Elle est définie par le rabbin comme une certitude qui implique un devoir de fidélité de l’homme à Dieu. Et cette fidélité, n’est pas sans discernement. Au contraire, elle est nécessairement liée à un impératif de connaissance. «Emounah est à rapprocher du mot oman, qui signifie artiste. A l’image de l’artiste qui doit travailler pour que son geste demeure précis, la mitzvah est le biais par lequel le croyant devient artiste de la connaissance de Dieu. Obéir n’est pas suffisant, il faut aussi garder le réflexe de chercher à approfondir les gestes qui nous sont demandés de faire», déclare Lionel Elkaïm.

Le chrétien n’est pas affranchi de la loi

«Comment comprendre que l’homme se soumette à des lois terrestres encore aujourd’hui, alors que lorsqu’il s’agit de Dieu, il n’existe plus de lois», demande le rabbin à Philippe Lefebvre. «Dans les Evangiles, on parle beaucoup d’accomplissement» lui répond le dominicain. Il précise, «Jésus renvoie toujours ses interlocuteurs à la loi, mais il leur demande de la relire en la remplissant de sa présence». L’arrivée du Messie n’est pas une abolition de la loi, mais plutôt un mouvement de retour sur ce que Dieu dit depuis le commencement. Il n’est donc pas question de prendre congé des mitzvot, mais plutôt de les relire autrement. Il reste donc un travail à accomplir pour «remplir» ces mitzvot d’un sens messianique… parfois inaccoutumé.

Par Myriam Bettens pour cath.ch

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