Sans la tentation aucun homme n'est sauvé

Le dimanche de Pâques les francophones de Suisse romande en priant le Notre Père, ne diront plus «Ne nous soumets pas à la tentation» mais «Ne nous laisse pas entrer en tentation». Pour mieux préparer ce passage, le Service Accompagnement et formation en pastorale (AFP) du vicariat épiscopal de Fribourg, en lien avec le Service de communication, a réalisé une série de brefs entretiens vidéo qui abordent ce changement par différents points de vue, dans le concret de la vie de tous les jours.

Sans la tentation aucun homme n'est sauvé

Par le Père Henri-Marie Couette, cistercien

La tentation comme épreuve de notre liberté

Je pense que nous pouvons parler de la tentation comme d'une mise à l'épreuve de notre liberté. Nous sommes tentés lorsque nous nous trouvons devant un choix. Un choix dont nous devinons qu’il y a un côté qui peut se diriger vers le mal ou au contraire vers le bien. En même temps, c'est un choix qui pour nous est absolument nécessaire parce que si je n’ai pas ce choix au fond je ne peux pas me déterminer pour Dieu. Et, dans ce sens-là, la tentation nous est nécessaire.
Je crois que tout grand mouvement, toutes grandes décisions intérieures que nous prenons, à un moment ou à un autre, vont être soumis à l'épreuve pour vérifier leur solidité. Non parce que Dieu prendrait du plaisir à nous casser, mais parce que nous avons tous besoin de passer par cette épreuve pour fortifier notre choix, pour voir si effectivement ce choix est bon, s’il va dans la bonne direction, s’il est solide et s’'il est capable de passer à travers la tempête.

L’épreuve et l’amour

Le plus grand élan du cœur humain, l'amour, est toujours, à un moment ou à un autre, soumis à l'épreuve. Pas simplement parce qu'il existe mais parce qu'il a besoin aussi de grandir. Et comment grand dit-il ? À travers l'épreuve, précisément.
L’épreuve est ce qui permet de me fortifier et au fond, tant que je n’ai pas vécu l'épreuve, je ne sais pas. Quand le Christ nous dit dans l'Évangile «si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien mais que faites-vous d'extraordinaire ? Les païens font la même chose» (cf. Mt 5, 46-47). Le Christ nous demande d'aller bien plus loin dans l'expression de notre amour et ça c'est quelque chose qui nous éprouve.

Tentation ou épreuve ?

Le mot «tentation» a une connotation plus technique et moins générale que le mot «épreuve» et je crois que nous perdrions quelque chose en utilisant le mot «épreuve». «Tentation» nous dit que nous nous trouvons devant un choix.
Nous parlons d'une épreuve pour quelqu'un qui a eu un accident, cela n’a rien à voir avec la tentation : «il est très éprouvé, il a eu un accident», mais il n'y a pas de tentation là-dedans. Par contre la tentation dit que c’est notre liberté qui se trouve engagée, ce qui n’est pas nécessairement le cas dans l'épreuve. Je pense que garder le terme «tentation» dans le Notre Père est juste.

Le mot «tentation» à pour nous une connotation très négative parce que nous l'identifions rapidement au péché, à la chute, à tout ce qui ne va pas. Et en fait ceci est faux, car tout est encore ouvert au moment de la tentation, personnellement je peux dire que j’en fais souvent l'expérience. La tentation est le lieu du retour vers Dieu. Qu'est-ce que je fais maintenant ? Qui est ce que je choisis ? Est-ce que je reviens vers Dieu ? Je n'étais pas nécessairement dans le péché, mais la tentation m'oblige à repenser à Dieu, à me dire «Il attend quelque chose de toi».

La pensée de saint Antoine

Intuitivement nous comprenons tous qu’imaginer vivre une vie chrétienne dont nous évacuons la tentation est complètement impossible. Cela signifierait que nous évacuerions la possibilité qui nous est offerte dans la tentation de choisir Dieu.
Ce que je dis là au fond n'est que la transcription de ce qui a été dit par saint Antoine, un moine des tout premiers siècles. Saint Antoine vivait au désert, un lieu bien connu pour les expériences extrêmes de tentations. Il en avait tiré une conclusion très intéressante et peut-être un peu surprenante pour nous. Il disait : «sans la tentation aucun homme n'est sauvé».
Saint Antoine ne fait pas la louange de la tentation, il ne veut pas dire que Dieu s'amuserait à nous tenter et à nous tendre des pièges, mais il dit que s'il n'y pas de tentation en fait je ne peux pas choisir Dieu. Le choix de Dieu est tout de même le choix le plus fondamental que nous puissions faire dans la vie chrétienne. Saint Antoine relève là, je crois, quelque chose d'extrêmement important.

Je ne peux pas éliminer la tentation, mais je constate qu'elle a un côté véritablement positif que nous oublions souvent. Un côté qui est même nécessaire voire indispensable, car s’il n’y avait pas la tentation, je ne pourrais effectivement exercer ma liberté. C’est cela que voulait dire saint Antoine.
Nous ne pouvons pas dire la tentation est bonne en elle-même pour elle-même. Mais la tentation est souvent le moyen de revenir vers Dieu, justement parce que nous sommes remis devant ce choix fondamental : Pour qui veux-tu te décider, pour qui veux-tu opter ? Est-ce que tu veux opter pour le mal ou pour celui qui est ton bien, Dieu ?
De fait, c'est à travers la tentation que cela se vit. C’est pourquoi je pense que nous ne pourrons jamais supprimer ce terme de la prière que Jésus nous a apprise. Nous pouvons éventuellement regretter la formulation et souhaiter une formulation du genre «quand la tentation vient, assiste-nous d'une façon spéciale», par exemple, mais c'est un peu compliqué de dire ça dans une prière. Mais dire qu'il n'y ait plus de tentations dans ma vie, non !

La meilleure preuve est que le Christ lui-même a été tenté. Il a été entraîné au désert par l'Esprit pour être tenté. Donc c'est l'Esprit lui-même qui entraîne le Christ, qui le pousse au désert pour être tenté. Cela nous montre qu'il y a quelque chose de fondamental dans le fait de la tentation qui est un fait absolument humain.

Nous devons respecter le texte tel qu'il est arrivé, tel qu'il est donné. Peut-être que le Christ, au fond, a voulu ce «flou» pour nous obliger à nous «casser un peu les dents dessus» pour comprendre qu’il y a un véritable enjeu. Imaginez que Dieu nous retire la tentation! Je suis désolé, mais ce n’est pas possible car alors cela signifierait que Dieu ne se respecte plus lui-même, ni ce qu'il a fait. Or, Dieu nous a créés comme des êtres libres. La lettre de saint Jacques dit que Dieu ne tente personne, mais que nous sommes tentés par nos propres penchants.