Un enjeu oecuménique

Le changement de la formulation de traduction du Notre Père a également des implications œcuméniques. De quelle manière cela est-il vécu dans le dialogue œcuménique? Réponses avec le chanoine Claude Ducarroz et le pasteur Pierre-Philippe Blaser.

«Un enjeu œcuménique» mais un terrain d’opportunité

Par le chanoine Claude Ducarroz, ancien prévôt de la cathédrale de Fribourg et le pasteur Pierre-Philippe Blaser, président du Conseil synodal des Églises protestantes du canton de Fribourg.

Le changement dans la formulation du Notre Père a aussi des implications œcuméniques. Comment cela est-il vécu dans le dialogue œcuménique ?

Claude Ducarroz : Je pense qu'il faut d'abord rappeler une chose essentielle. En 1966, une année après la fin du Concile Vatican II, les autorités des Églises de l'ère culturelle de langue française ont décidé de proposer aux communautés une version du Notre Père commune. Depuis lors, les chrétiens de toutes les Églises peuvent prier ensemble le Père avec les mêmes paroles. C'est quelque chose de merveilleux qui facilite beaucoup les rencontres, entre autres les rencontres priantes. Il ne faut pas perdre le bénéfice de cette communion.

Pierre-Philippe Blaser : Du côté des Églises protestantes, nous avons la même vision. Depuis les années 60, nous sommes heureux de pouvoir prier ensemble lors des célébrations communes et des missions pastorales sur le terrain. Il est réjouissant de pouvoir prier la même prière également en famille, dans la vie privée des gens, au sein des couples mixtes entre catholiques et réformés. C'est un immense privilège et nous souhaitons le garder. C'est l'objectif actuel par rapport à cette nouvelle version du Notre Père.
Cependant, il y a la question du processus qui a conduit à ce nouveau changement et ce processus n'est pas forcément très heureux. Nous ne pouvons nier que cela a suscité quelques mécontentements et déceptions. Ils sont encore présents. Ce n'est pas forcément très grave, mais c'est ressenti parfois de manière pas très positive.

L’Église catholique n’a pas consulté les autres Églises chrétiennes et cela à susciter un certain malaise. Comprenez-vous ce malaise ?

Claude Ducarroz : Je le comprends très bien. Nous avons mis du temps pour trouver ensemble une version commune, tout changement dans cette version aurait dû être à nouveau fait dans l'unanimité des Églises. Or, tout à coup l'Église catholique part en avant, un peu toute seule, et cela crée un certain malaise du côté des autres confessions chrétiennes qui se demandent «pourquoi ne pas avoir gardé la communion dans la décision de changer la formule ?». Le changement de formule n'est peut-être pas mauvais, bien au contraire, mais la manière d'y arriver est aussi un enjeu œcuménique.

Pierre-Philippe Blaser : Du côté des Églises réformées, ce sont les synodes des Églises cantonales qui ont été consultés sur ces questions. Des questions très importantes, car elles concernent la prière que nous disons quotidiennement. Les synodes ont été consultés dans la plupart des Églises de langue française en Suisse. Il reste encore l'Église réformée du canton de Fribourg, dont j'ai l'honneur à l'heure actuelle d'être le président, qui au mois de mars va devoir se prononcer sur cette question. Un dossier a été préparé par l'assemblée des pasteurs et diacres de Fribourg pour avoir une discussion au niveau des pasteurs et des diacres. Cette discussion sera ensuite retransmise au synode pour une décision. Je pense que nous allons dans le sens de favoriser l'esprit œcuménique et donc d'accepter cette nouvelle version du Notre Père.
En revanche, effectivement, sur le plan de la théologie et de l'exégèse beaucoup de pasteurs et de diacres sont tout de même un peu réticents par rapport à cette nouvelle traduction. Ils sont un petit peu déçus que nous ne nous soyons pas mis tous ensemble autour de la table pour pouvoir faire un chemin de l'exégèse. Parce que c'est ça qui est beau et intéressant : dans la prière du Notre Père, finalement, les grands enjeux qui divisent les Églises ne sont pas vraiment présents. Il n'est pas question de l'organisation de l'Église, par exemple, il n'est pas question non plus de l'Eucharistie, qui sont des sujets importants. C'est plutôt la foi, la manière dont nous concevons Dieu, la manière dont nous concevons l'homme et la relation entre l’homme et Dieu qui est présent dans cette prière. C'est quelque chose qui nous est totalement commun entre catholiques et réformés, mais également avec d’autres Églises, comme les orthodoxes ou les évangéliques. Un dialogue autour des écritures aurait pu être très beau et très passionnant, et nous l'avons manqué.

Claude Ducarroz : Je salue l'effort de l'Église réformée qui va probablement accepter cette nouvelle version à cause du bénéfice de communion qu’il y a à pouvoir rester ensemble dans la prière du Notre Père. Je salue cela parce que c'est une Église qui dépasse un peu la ‘souffrance’ d'avoir été mise devant le fait accompli, ce qui n'est jamais très bon pour l'ambiance œcuménique. Si vous arrivez, chers frères, a dépassé tout cela par un bénéfice de communion auquel vous tenez, je pense que nous devons vous en être reconnaissants.

«Ne nous laisse pas entrer en tentation» Est-ce selon vous une bonne traduction ?

Claude Ducarroz : Je fais partie du groupe des Dombes (ndrl : le groupe des Dombes comprend une quarantaine de théologiens catholiques et protestants). Nous avons publié un livre sur le Notre Père et nous avons abordé, bien sûr, il y a déjà plusieurs années, la question de ce changement de formule : «ne nous soumets pas à la tentation». Nous étions ensemble catholiques et protestants, même si nous ne représentons pas officiellement nos Églises, nous avons des sensibilités différentes et nous en avons conclu que la meilleure traduction serait justement celle qui sera dorénavant adoptée. Donc, je pense que, sur le fond, nous sommes quand même profondément d'accord en sachant qu’il n’y a jamais de formule parfaite. C'est une formule qui est difficile à traduire à partir des textes d'origine, il y a forcément un choix. Je ne sais pas si c'est la meilleure traduction pour des spécialistes, mais elle est la moins mauvaise pour le moment.

Pierre-Philippe Blaser : Le changement d’un mot a des incidences sur ce que va devenir la tentation : comment allons-nous la comprendre ? Et comment allons-nous comprendre Dieu ? Quel est son rôle dans l'histoire humaine et dans le destin humain et également quel est le rôle de l'homme, de l'être humain dans tout ça ? Tous ces éléments sont implicites dans cette formulation, c'est la raison pour laquelle cela a une importance, et que le débat sur le fond est essentiel.
Si nous avons une vision de la tentation, qui se réduit par exemple à un désir que nous pouvons éprouver devant une vitrine de pâtisseries, c'est une vision réductrice par rapport à la richesse que nous offrent les écritures bibliques et la tradition chrétienne. Si nous avons une vision d'un Dieu très bon et toujours gentil avec nous et qui nous protège de tout avec en face de lui un diable qui est méchant… Nous pouvons très vite tomber dans des visions un peu caricaturales et simplificatrices. L'idée est de garder ce foisonnement biblique et cette richesse de la tradition chrétienne dans une formule.

Claude Ducarroz : Pour le groupe des Dombes, cette tentation nous la voyons comme une épreuve qui doit permettre de faire la preuve, de donner une preuve, mais avec toujours le risque d'une contre preuve. C'est pour cela qu'à la fin il est dit dans le Notre Père «mais délivre-nous du mal», car le risque du mal auquel nous pourrions céder est quand même un peu intérieur au beau risque de la tentation qui doit nous permettre de faire la preuve devant Dieu que nous avons compris son amour et que nous voulons continuer à nous laisser aimer par Lui.

Pierre-Philippe Blaser : Effectivement certains lecteurs de la Bible, certains chrétiens, estiment que la formulation «ne nous laisse pas entrer en tentation», laisse penser que la tentation n'est pas cette belle ‘épreuve’ ou que cette expérience humaine profonde de traverser du désert ou d’une période difficile de l'existence qui peut aussi former la foi où nous en faire ressortir vainqueur. Mais que cette nouvelle formulation va davantage dans un sens d’une petite tentation qui n’a pas grand-chose à voir avec le destin humain, mais plutôt par une expérience quotidienne.

Comment se fait la mise en vigueur de la nouvelle formule du Notre Père chez l’Église réformée?

Pierre-Philippe Blaser: Les Églises réformées romandes utilisent un recueil de chants qui s'appelle le recueil Alléluia, dans lequel figure la prière du Notre Père. C'est un peu notre référence dans le domaine de la liturgie du culte réformé. Il y a tout un dispositif qui est déjà en place pour coller une étiquette sur l'ancienne version et puis pour prévoir une nouvelle édition de ce recueil. Concrètement, des démarches sont en route sur le plan romand et même sur le plan de la francophonie réformée. Par conséquent, les choses suivent leur cours. Ensuite, à travers les synodes et les débats qui se déroulent dans les synodes autour de cette question nous avons aussi une forme d'appropriation de la nouvelle version qui se fait.

Claude Ducarroz: Même les plus belles prières, et celle-là est la plus belle puisque c'est celle que Jésus nous a enseignée, peuvent tomber dans la routine. Nous les récitons lorsque nous prions. Personnellement, je souhaiterais qu'à l'occasion de ce changement d'une phrase, nous puissions retrouver la ferveur filiale et intérieure des chrétiens qui s'adressent à Dieu en disant Notre Père, tout le Notre Père et pas seulement une formule. Et que ce soit peut-être l'occasion de se laisser ré-évangéliser par l'ensemble du Notre Père. J’espère que nous n’allons pas nous concentrer simplement sur ce modeste changement, mais nous laisser gagner par l'état d'esprit du Notre Père. Cette prière est dans la Bible, dans le Nouveau Testament. C'est l'Esprit saint qui dit en nous ‘Abba’ (papa) à Dieu. Il y a un enjeu pastoral et spirituel.

Pierre-Philippe Blaser: Effectivement, l'occasion du changement d’une phrase est l'occasion de repenser le tout, de revivre cette prière et de la réactualiser dans la piété.

Claude Ducarroz: J'ai l'impression que parfois dans nos messes, même dans nos prières de rassemblement que le Notre Père est devenu un peu une habitude. Est-ce que nous nous rendons compte encore de la surprise du Notre Père pour des chrétiens, des croyants qui osent dire ça à Dieu et qu'ils le disent en toute sincérité? Je voudrais retrouver un petit peu la fraîcheur du Notre Père quand les disciples l’ont entendu de Jésus pour la première fois. Je sais que c'est très difficile, mais en tout cas il ne faut pas céder à l'habitude.

Pierre-Philippe Blaser: Je dirais que pour l'avenir, j'espère que le chemin d’œcuménisme qui a peut-être été un tout petit peu égratigné à travers ce processus, retrouve un peu de vigueur. Je souhaite que l'enthousiasme qui avait présidé aux décisions des années 60, 70, 80, et le rapprochement entre les Églises soient revivifiés à travers cette nouvelle version du Notre Père. Je désire que nous y réfléchissions les uns et les autres lors de nos prochains rendez-vous, et lors de prochaines collaborations possibles. Je dirais même plus qu'une collaboration, une communion autour de la Bible, des écritures et de notre foi. J'espère sincèrement que c'est le dernier petit incident et que maintenant nous redémarrerons sur de nouvelles bases.