Le mal: regard croisé entre un philosophe et un théologien

Le mal est omniprésent dans nos vies, il les bouleverse. Tristesse, douleur ou souffrance font irruption dans chaque existence, avant même qu’on y pense. Pour en parler, un philosophe, François-Xavier Putallaz et un théologien, François-Xavier Amherdt se sont retrouvés le 23 janvier 2019 à Fribourg.

François-Xavier Putallaz, philosophe, maître d'enseignement et de recherche à l’Université de Fribourg a présenté dans sa conférence l’expérience humaine du mal. «Avoir l’expérience du mal, ce n’est pas constater un fait ou être témoin d’un acte mauvais, c’est à proprement parler être malheureux, c’est-à-dire être affecté, être atteint par le mal comme mal.»
Il définit le mal selon trois aspects. Tout d’abord un pôle objectif: le mal dans la réalité (maladie, mort, échec, cataclysme, etc.). Le second aspect est la connaissance du mal (information, diagnostic, doctrine). Enfin le pôle subjectif du mal qui est l’expérience du mal, c’est-à-dire le malheur. «Quelle réaction affective, vais-je avoir à la connaissance du mal (douleur, inquiétude, tristesse, souffrance…)?»

Le mal comme privation

«Nous ne trouvons pas de choses qui sont le mal. Le mal existe comme privation. Le trou existe comme absence d’un matériau qui aurait dû être là. Le mal existe comme absence d’un bien qui aurait dû être là», explique-t-il. «Quelqu’un qui est aveugle souffre d’un handicap. Ce n’est pas quelque chose de plus, mais quelque chose de moins. Pour cette personne être aveugle est un mal, car normalement elle est dotée de la vue. C’est une privation de la vue.» Le philosophe constate que la gravité du mal va dépendre de la hauteur du bien qui devrait être là et dont nous sommes dépourvus.
François-Xavier Putallaz souligne qu’il y a une diversité dans la réalité du mal. «Nous pouvons juger le mal en fonction des différents biens dont un sujet est privé ou en fonction de la dignité du sujet qui en est privé. Il y a une grande distinction entre euthanasier son chat, même si on en éprouve un profond chagrin, et un être humain. De même lorsqu’un patient consulte un dentiste, car il a mal aux dents. Le médecin a deux manières de soulager la personne, soit il soigne le mal de dents, soit il tue la personne. Dans les deux cas, la souffrance du patient est supprimée. Evidemment il ne viendrait à l’idée d’aucun dentiste de tuer son patient pour une rage de dents! Et pourtant que propose Exit?»

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François-Xavier Putallaz

La connaissance du mal

«Parfois un mal physique permet un bien.» François-Xavier Putallaz donne un exemple: une maladie provoque une douleur. La douleur est un signal d’alarme qui nous fait consulter un médecin, donc la douleur dans ce sens-là est bonne et utile. Je vais chez le médecin, il m’ausculte et pose un diagnostic. Il m’informe du mal dont je souffre. Le médecin est bon et compétent, même s’il me fait mal lorsqu’il annonce un diagnostic. Le médecin soulage la douleur, mais soigne aussi la maladie.
«Normalement, la tristesse renvoie à une cause extérieure qui la produit. Cependant, l’état affectif nous signale moins la maladie que son importance pour nous. La réaction affective révèle le mal autant qu’elle le masque. L’intensité de la souffrance ne correspond pas forcément à la gravité du mal», explique le philosophe.
Il remarque qu’il y a parfois confusion entre le mal subi et le mal commis. «On se demande, mais qu’ai-je fait pour mériter ça? Nous faisons alors dépendre le mal subi du mal commis: comme si le mal subi avait à justifier sa présence par un désordre antérieur dont nous aurions été la cause.» Cette tendance est dangereuse pour le philosophe, car elle conduit à ne plus faire preuve de solidarité pour ceux qui ont mal agi (ex. fumeurs) au moment où ils subissent le mal (maladie, cancer).
François-Xavier Putallaz note qu’il y a pourtant un lien entre le mal subi et le mal commis (moral). «Il nous faut bien reconnaître, dans le mal physique dont nous sommes frappés, une telle profondeur, une telle continuité, voire une telle logique dans la malfaisance, qu’il est difficile d’y voir seulement l’effet du hasard, et non l’effet direct de quelque vouloir désordonné.» Mais il met tout de suite en garde contre la victimisation. «On tente de nier le mal moral, en le réduisant au mal subi, afin d’innocenter l’individu: le mal commis serait l’effet en nous de l’ignorance, de maladies, de sévices subis, de la société. La morale serait une intériorisation des pressions sociales (Marx, Nietzsche…), et finalement il n’y a plus de mal moral. Par exemple on pourrait dire que c’est l’invention du mariage qui produit l’adultère.»

Vers une réponse

«Si je souffre d’une rupture, c’est parce que j’aime. Le mal est relatif au bien, et non l’inverse. Il doit donc subsister assez de bien et assez d’élan et d’amour, pour permettre au mal d’appliquer sa morsure. La réponse se trouvera dans cet élan d’amour où se trouve certes la condition de l’expérience du mal, mais aussi l’appui pour lui ôter son venin. Dans cette attitude d’amour et de don, le mal n’aura pas disparu, mais il aura perdu son venin.»
Pour terminer ses propos François-Xavier Putallaz cite le cardinal Journet: «Pour quel bien le mal est-il permis? Parfois nous pourrons le désigner; il deviendra évident avec le temps que telle maladie, tel malheur, tel deuil ont été au principe du renouvellement d’une vie. L’injure pourra appeler le pardon... Mais le plus souvent nous serons sans réponses précises; il n’y aura devant nous que le noir mystère.»

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L'abbé François-Xavier Amherdt

Le mal d’un point de vue théologique

«Comment un Dieu bon et tout puissant peut-il supporter la prolifération du mal à tous les niveaux de l’existence? C’est une question que se posent beaucoup de chrétiens», relève François-Xavier Amherdt. L’abbé valaisan est professeur ordinaire à la Chaire francophone de théologie pastorale, pédagogie religieuse et homilétique de l’Université de Fribourg.
«Que faire face aux tsunamis, aux éruptions volcaniques? Avec la mort d’un enfant, les victimes d’un incendie ou d’une avalanche, nous touchons du doigt l’extrême fragilité humaine. Cela nous rappelle notre impuissance et l’inanité de notre désir de tout maîtriser. Nous aimerions surmonter notre finitude, augmenter nos capacités: c’est l’orgueil outrancier du transhumanisme, des essais de clonage, etc.» L’abbé remarque que l’homme, prodigieux fabricateur et inventeur, reste esclave des forces de la mort et ne peut retarder l’échéance à l’infini.
Après le mal cosmique, physique, François-Xavier Amherdt parle du mal intérieur, responsable et coupable qui trouve sa source en nous-mêmes. «Nous n’arrivons pas toujours à exprimer le meilleur de nous-mêmes. Ce mal infecte les relations humaines. Il semble si difficile de bien aimer. Nous nous sentons le siège d’une tension insoluble, tiraillés intérieurement. Nous constatons que l’homme est capable des pires horreurs, à toutes les époques de l’histoire.» Pour décrire cette fracture intérieure, l’abbé Amherdt cite saint Paul:  «Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. Si je fais le mal que je ne voudrais pas, alors ce n’est plus moi qui agis ainsi, mais c’est le péché, lui qui habite en moi. Moi qui voudrais faire le bien, je constate, donc, en moi, cette loi: ce qui est à ma portée, c’est le mal.» (Épître aux Romains chap. 8)

A qui la faute

«Dans le Credo, nous affirmons la libération du mal et de la mort et le pardon des péchés. Nous croyons au Salut et à la vie plus forte que le mal et la mort. Au problème si difficile de l’origine du mal, la Tradition et la foi de l’Église répondent par ce que nous appelons le péché originel. Nous arrivons dans un monde déjà marqué par le mal et la mort, la violence et le mensonge. Ce mal est transmis par la mentalité ambiante et la culture, parfois même l’éducation. Chacun est à la fois victime de cette situation globale et en même temps coupable, car chacun s’en rend complice. Ce péché est attaché à notre nature humaine. Il est inculqué de manière passive par contagion et propagation.»
Quelle est l’origine de cette condition pécheresse de l’homme? François-Xavier Amherdt présente le récit de la Genève (chapitre 2 et 3) comme un récit étiologique, cause et source de ce qui est constaté au quotidien. «Ce récit doit être lu comme un diptyque. D’un côté, le projet de Dieu qui crée l’homme bon, libre, fait pour l’amitié avec lui et le bonheur. De l’autre, ce que l’homme et la femme, exerçant leur liberté, en ont fait dès le début: en refusant de recevoir le don de Dieu, en souhaitant se l’approprier et en jetant le soupçon sur le visage de Dieu. Au lieu de recevoir le don gracieux de la communion avec Dieu, l’homme cherche à le conquérir. Il veut se mettre à la place de Dieu.»

Qui est le malin? 

«Le Satan-adversaire, le Tentateur, le Diabolos-diviseur, l’ennemi, le menteur et le père du mensonge est une créature de Dieu», affirme l’abbé Amherdt. «Les anges, créatures spirituelles, ont aussi été créés bons. Comme celle d’Adam, leur liberté a été mise à l’épreuve. Cependant, leur liberté s’exerce en plénitude dans une décision initiale et permanente. C’est le péché des anges. ‘Car Dieu n’a pas épargné les anges coupables, mais les a plongés, les a livrés aux ténèbres du Tartare (enfers), les gardant en réserve pour le jugement’ (2e Epître de Pierre chap. 2). C’est l’origine des démons, adversaire du projet de Dieu, contre lesquels Jésus combat constamment», explique le théologien. «Ainsi la Bible innocente Dieu du mal. Le Seigneur le laisse agir.»
François-Xavier Amherdt constate que mystérieusement Dieu sait tirer du bien du mal. «Le mal reste un non-sens, une privation de bien contre laquelle nous sommes appelés à nous battre. La souffrance n’est jamais un bien, mais l’amour avec lequel je la vis, par solidarité avec ceux qui souffrent et en communion avec le Christ. Ce n’est pas nos souffrances que nous offrons, mais l’amour que nous continuons de nourrir malgré nos souffrances.»

De l’excès du mal à l’excès d’amour

«Si tu as du malheur, c’est parce que tu as pêché. Combien de fois n’avons-nous pas lu ou entendu cette parole», souligne l’abbé François-Xavier Amherdt. «C’est une affirmation erronée. L’Écriture affirme que le mal ne vient pas de l’homme. Le péché précède l’homme, il lui est extérieur. L’homme se laisse tenter, il y cède, il n’en est pas le premier responsable.»
Une fois que le péché s’installe, toute harmonie est brisée. «Ce sont les conséquences du péché: des divisions en chaîne avec le cosmos, entre les hommes, entre l’homme et la femme, l’homme avec lui-même et la mort. Il y a une solidarité entre les hommes dans le mal et le péché.»
Mais Dieu n’a pas abandonné l’homme au pouvoir de la mort. «Seul un excès d’amour peut répondre à l’excès du mal. D’où le cri de l’Exultet, la nuit de Pâques: ‘ Ô heureuse faute qui nous valut un si grand rédempteur!» C’est l’engagement de Dieu aux côtés de la souffrance des hommes, c’est la toute-puissance du Père qui se fait toute-faiblesse du Fils. La croix est le miroir du mal et du péché de l’homme. Le Messie crucifié va jusqu’au bout de son amour pour l’humanité. Il nous sauve en se chargeant par amour du poids de nos péchés et de nos souffrances. Le Père y répond par l’exaltation de la résurrection, il intervient dans l’histoire prémices de notre propre résurrection. » Le théologien conclut sa conférence en précisant que par le baptême nous sommes déjà associés au mystère pascal, le péché originel est effacé, même si les conséquences pour notre nature (inclinaison au mal) persistent et nous appellent au combat spirituel.

Texte et photos: Véronique Benz

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